DUBUS Marie-Isabelle

 

 

THÈSE : Fantastique, étrange et merveilleux dans l’œuvre romanesque de Gustavo Martín Garzo

 

Début le 25/10/2013

 

Sous la direction de Roselyne MOGIN-MARTIN

 

Gustavo Martín Garzo (Valladolid, 1948), psychologue de formation, a publié son premier roman Luz no usada en 1986. Dès lors, il n’a cessé d’écrire. Le roman n’est pas le seul genre auquel il s’adonne. Il a publié plusieurs contes pour enfants[1], revisité le personnage de Dulcinée dans Dulcinea y el caballero dormido (2005) dans un ouvrage destiné aux adolescents et couché ses réflexions sur le cinéma dans l’essai Sesión continua (2008). C’est néanmoins dans le genre romanesque qu’il est le plus prolifique et il est devenu au fil des ans, si ce n’est l’un des représentants majeurs de la littérature espagnole contemporaine, tout du moins l’une de ses figures emblématiques.

Son enfance a été marquée par les histoires que lui racontait sa mère et par l’esprit fantasque de son père[2] qui tour à tour élevait une nouvelle espèce de poules pondeuses, installait un élevage de chinchillas pour pénétrer le marché des manteaux de fourrure et rêvait d’un trésor caché dans l’ancienne demeure d’un noble castillan. Une galerie de personnages, dont sa mère et son père, ont influencé Gustavo Martín Garzo par leurs histoires qui se trouvent retranscrites, réécrites dans des œuvres romanesques empreintes de personnages et d’événements étranges ou merveilleux.

Nombre de personnages présentent une caractéristique, si ce n’est extraordinaire, du moins distinctive, qui leur confère un certain don ou une capacité à accéder à une autre réalité. Dans Luz no usada, une femme à barbe, Sabina, possède le don d’hypnotiser les hommes et les animaux. Son père Baltasar, qui se lamentait de ne pouvoir avoir d’enfants avec Prima Rosa, en aura sept avec Danielita après être devenu aveugle. Le personnage de Marie dans El lenguaje de las fuentes (1993) n’a qu’une seule main, comme si cette différence symbolisait la fonction singulière qu’elle serait amenée à avoir, enfanter le fils de Dieu. Isma dans El pequeño heredero (1997) est épileptique et il est le seul à pouvoir voir et discuter avec Quico, mort depuis plusieurs années. Martín Garzo exprime l’importance qu’il accorde à ces signes distinctifs dans l’article « Un cuento de Navidad »[3] où il évoque un personnage de son enfance dont la particularité était d’avoir six doigts à une main :

“Además, y era un detalle que nos subyugaba, en una de sus manos tenía seis dedos. Lo enseñaba orgullosa, la pequeña falange a la altura del pulgar, como si fuera la señal de su pertenencia a otra especie, a un pueblo distinto, que se había visto obligado a sobrevivir mezclándose con el resto de los mortales”.

 

Ces personnages semblent ainsi avoir un don et pour certains un accès à une réalité autre, inaccessible aux autres personnages.

Ils témoignent d’événements que l’on peut qualifier d’étranges ou de merveilleux selon les définitions que donne Tzvetan Todorov de ces genres[4]. En effet, il semblerait qu’un premier classement des œuvres romanesques de Martín Garzo puisse s’effectuer en différenciant les œuvres ayant pour décor l’Espagne de la seconde moitié du XXe siècle et celles réécrivant des histoires tirées de la Bible, de contes ou de la mythologie. A première vue, dans la première catégorie domine le genre de l’étrange et dans la seconde celui du merveilleux.

Attachons-nous tout d’abord au merveilleux. L’univers de la Bible dans El lenguaje de las Fuentes (1993) et Y que se duerma el mar (2012), celui du mythe dans El jardín dorado (2008) semblent pousser personnages et lecteurs à modifier leur perception de la réalité, à « décide[r] qu’on doit admettre de nouvelles lois de la nature, par lesquelles le phénomène peut être expliqué »[5]. Il n’a ainsi aucune hésitation à admettre la présence d’anges ou bien du minotaure dans les pages de ces romans.

En ce qui concerne l’étrange, il se présente sous la forme de visions qui touchent les personnages. Ces visions peuvent tout d’abord représenter des êtres, bienveillants ou non, qui apparaissent aux personnages et auxquels ceux-ci donnent les noms de « doubles », « doubles essentiels » ou bien même « l’Animal ». La vision de ces êtres semble annoncer la mort prochaine des personnages comme c’est le cas d’Octavio ou de Orestes Urdiales dans Luz no usada ou bien celle de Luciano dans Una tienda junto al agua. On peut y déceler également la présence de personnages fantasmagoriques.  Certains ne semblent pas vouloir communiquer. C’est le cas du fantôme cycliste dans Una tienda junto al agua (1991) ou bien, dans La vida nueva (1996), des deux hommes, morts en tombant dans les escaliers, qui apparaissent à Julia, juchés sur le même escalier. D’autres communiquent avec les vivants. Isma dans El pequeño heredero discute avec Quico et les conversations de Juan et d’Aurora, morte quelques années auparavant, font l’objet de La soñadora (2002).

Néanmoins, il serait réducteur de penser que seul l’étrange peuple ces romans. Il en est le genre dominant mais le merveilleux peut y être présent à travers différents procédés. Le texte peut renvoyer à des contes comme ceux de La petite Sirène d’Andersen ou Cendrillon de Perrault qui sont mentionnés dans Las historias de Marta y Fernando (1999) pour illustrer une théorie de Fernando selon laquelle chaque moment de félicité induit la perte d’un objet pour celui qui la ressent. Pour la petite sirène, il s’agit de sa queue, pour Cendrillon, de sa chaussure et pour Fernando, de sa montre. Le choix d’un narrateur extraterrestre dans Ña y Bel (1996) invite le lecteur à porter un regard « merveilleux » sur la réalité. L’un des exemples les plus parlants où fantastique, étrange et merveilleux cohabitent est peut-être celui de El valle de las gigantas (2000). En effet, l’hésitation qui caractérise le fantastique[6] est présente tout au long du texte à travers le personnage de Daniel, qui doute de la véracité des dires de son grand-père quant à l’existence même de la vallée ainsi que de celle des « géantes », ces êtres qui ressemblent à des femmes mais dotées notamment d’une vitesse surnaturelle. Néanmoins, plusieurs indices et la véhémence du grand-père quant à la véracité de ses histoires, incitent Daniel et le lecteur à accepter ces phénomènes, comme faisant partie de la réalité. C’est donc au lecteur qu’il revient de croire ou non, d’entrer dans la vallée des géantes ou non.

Et c’est ainsi que le lecteur acquiert une fonction centrale dans les romans puisque c’est lui qui décide si les phénomènes observés relèvent de l’étrange ou du merveilleux. En effet, les visions que nous avons présentées précédemment peuvent s’expliquer soit raisonnablement soit par le merveilleux. Ainsi, la consommation de drogues et de médicaments narcoleptiques pourrait expliquer les visions d’Octavio (Luz no usada) et de Luciano (Una tienda junto al agua). L’épilepsie d’Isma et les moments d’absence qu’elle provoque pourraient justifier les visions oniriques de Quico. Quant aux personnages, certains affirment eux-mêmes être pris de folie comme c’est le cas du narrateur, le docteur Clemente Ortega, dans Luz no usada. A contrario, d’autres poussent les personnages et le lecteur à basculer dans le merveilleux. C’est le cas d’Héctor dans El valle de las gigantas. Entrer dans la vallée serait ainsi entrer dans une autre réalité. Dans celle-ci, chaque chose acquiert une signification plus profonde.

« Había algo raro. Mirabas, por ejemplo, las piedras del río y eran, sí, iguales a éstas, pero también distintas, dueñas de una naturaleza tan escondida como indefinible. Y eso te pasaba con los animales, los árboles, las nubes que había en el cielo, ya que a todos los sitios donde mirabas era como si las cosas te estuvieran diciendo que no eran sólo lo que parecían. Ya sabes, la realidad no tiene por qué confundirse con la verdad. »[7]

 

Ces visions permettent également d’approfondir le passé, voire de s’en détacher. Les conversations de Juan avec Aurora, dans La soñadora, permettent à celui-ci d’évoquer sa culpabilité face à Aurora et d’admettre les erreurs passées.

Ainsi le fantastique, le temps de l’hésitation, est le temps du choix du lecteur.

 

Je me propose ainsi par ce travail d’approfondir cette réflexion menée sur le fantastique, l’étrange et le merveilleux dans l’œuvre romanesque de Gustavo Martín Garzo ainsi que le rôle déterminant des personnages et du lecteur.

 

[1] Tres cuentos de hadas (2003) a obtenu le Prix national de Littérature infantile et juvénile en 2004

[2] cf. l’article « el tesoro », dans Martín Garzo, El hilo azul, 2001

[3] El País, 24/11/1997

[4] cf TODOROV Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Editions du Seuil, 1970

[5] TODOROV, op.cit., p.46

[6] cf TODOROV Tzvetan, Introduction à la littérature fantastique, Editions du Seuil, 1970

[7] El valle de las gigantas, Debolsillo, p.52