JACQUET Celia

 

 

THÈSE : « Ecoféminisme et mondes spéculatifs dans le cinéma et la littérature: la figure de l’insoumise dans les récits anglophones contemporains » 

 

Début le 01 octobre 2019

Sous la direction de Taïna Tuhkunen

 

Introduit dans les années 1970 par l’activiste française Françoise d’Eaubonne, écrivaine et pionnière du mouvement féministe, le terme d’« écofeminisme» met en évidence une double exploitation, celle de la nature et celle des femmes. Dans leurs positions respectives de dominées se croisent les questions relatives à l’environnement et aux identités sexuées, pour attirer l’attention sur la subordination de la nature et sur la soumission des femmes à l’hégémonie masculine (Connell). Le concept d’écofeminisme, encore peu exploré à travers les productions de la culture populaire, s’avère crucial pour la compréhension des personnages féminins dans la littérature et le cinéma contemporains. En effet, depuis les années 1990, de nouvelles figures féminines, rebelles et résistantes aux vieux stéréotypes genrés, bousculent maints « grands récits » (master narratives), tout en soulignant la nécessité d’un combat pour plus de justice sociale et environnementale.

    Les héroïnes insoumises et plus empowering qui connaissent un grand succès auprès des jeunes lecteurs et lectrices (ex. dans Harry Potter et Star Wars), refusent de se plier aux codes du « système mâle » (d’Eaubonne), et luttent pour la préservation de l’environnement et contre toute injustice sociale. Elles nous invitent à réexaminer des questions déjà soulevées par des écoféministes, telles que Françoise d’Eaubonne dont le mouvement Ecologie-Féminisme (créé en 1978) n’eut pas encore beaucoup d’écho en France.

    En prenant compte le monde actuel, marqué par les préoccupations de plus en plus brûlantes concernant la destruction de l’environnement, ce projet de thèse propose de revenir sur des récits romanesques adaptés à l’écran tels que Le Seigneur des Anneaux (The Lord of the Rings) de J. R. R. Tolkien, et les textes de fantasy plus récents comme Harry Potter de J. K. Rowling et A Song of Ice and Fire de G. R. R. Martin qui reflètent d’importants changements concernant la représentation des rapports entre l’environnement et le féminin. Ceci pour voir dans quelle mesure ces récits adaptés à l’écran proposent un engagement féminin d’un nouveau type, y compris sur le plan de la réappropriation d’anciens mythes (comme par exemple celui de la femme fatale et des sorcières, des Amazones et la déesse Artémis dans la mythologie grecque ou bien les Shield-maidens dans le folklore scandinave) et contes merveilleux ainsi que des procédés littéraires et filmiques plus classiques.

    En effet, même si les personnages féminins des récits (littéraires et filmés) de notre corpus primaire continuent de refléter d’anciens stéréotypes sexués, ceux-ci ne se soumettent plus forcément à la subordination masculine, confirmant ainsi l’émergence d’héroïnes plus complexes. Imprégnées de l’Histoire, des contes et des réalités plus post/modernes, ces rebelles sont des personnages plus hybrides dont la re/construction filmique revisite les univers « autres », qu’il s’agisse du temps ou de l’espace.

    Consciente des critiques formulées à l’égard de la « demoiselle en détresse » enracinée dans la tradition médiévale, cette thèse s’attachera à démontrer que la recréation de la rebelle de fantasy permet également, malgré son enracinement dans une iconographie ancienne, la remise en question des anciens schémas et catégories. En effet, ces héroïnes s’inscrivent dans le prolongement de la réécriture moderniste des histoires archaïques, revues par les auteurs et critiques féministes à partir des années 1960 et 1970. De plus, bien qu’elles émergent d’un univers fantaisiste (souvent la fantasy médiévale), elles poursuivent le dialogue entre l’imaginaire et le réel, tout en résonnant avec certains sujets de biopics (biographical movies pictures), comme dans Silkwood (Mike Nichols, 1983) et Erin Brokovich (Steven Soderbergh, 2000) qui racontent l’histoire d’« écoheroïnes » ayant réellement existé.

    Partant de l’idée que le genre n’est pas inné mais plutôt le résultat d’une construction sociale et idéologique (de Beauvoir, Butler), il sera intéressant d’examiner la recréation des notions de genre et de gender (catégories génériques impliquant la différenciation sexuelle) dans les œuvres de notre corpus. Pour cela cette étude portera un regard critique (a) sur les modes d’élaboration des personnages, et plus généralement (b) sur les systèmes de narration en pleine évolution. Systèmes qui, par ailleurs, reflètent un certain nombre de changements dans les anciennes méthodes de représentation marquées par les polarités hommes-femmes où la femme s’est trouvée du côté du soumis et de l’exploité. Il s’agira ainsi de montrer surtout la place moins subalterne occupée par les femmes et les jeunes filles dans la défense de l’environnement dans les fictions littéraires et filmiques contemporaines.

    Et, comme il serait difficile de parler de féminité sans évoquer la masculinité, nous nous interrogerons également sur les relations et éventuels brouillages entre les catégories « masculin » et « féminin » dans la manière dont la reconstruction du personnage féminin classique dépasse l’objectification et les polarités sexuelle. En abordant le stéréotype hollywoodien de la femme qui n’existerait qu’en tant qu’objet du male gaze (regard masculin, Mulvey), ce travail de recherche démontrera– à la lumière d’extraits de texte et de séquences de films et de certaines séries télévisées précis – comment se construisent et s’opèrent ces dépassements des polarités genrées, pour tenter de représenter la femme non plus comme un objet à soumettre, mais comme un sujet d’action.

    C’est donc par l’analyse de la remise en question de codes sociaux, littéraires et filmiques que ce projet de recherche propose d’aborder la figure de l’insoumise dans les textes spéculatifs de fantasy et leurs adaptations filmiques, en nous appuyant à la fois sur (a) la théorie des genres et sur (b) la théorie de l’adaptation filmique d’œuvres littéraires. Notre travail d’analyse devrait ainsi déboucher sur une théorisation de la construction d’une nouvelle génération de protagonistes rebelles qui marque les productions contemporaines de la fantasy – une catégorie typologique qui semble, à bien des égards, déjà ancrée dans un au-delà des polarités homme-nature et homme-femme.