THÈSE : La littérature de voyage en Espagne (fin XIXe - fin XXe siècle) : une écriture du repli sur soi ou de l’éveil à autrui ?

 

Début en octobre 2013

 

Sous la direction de Mme Mogin-Martin, Mme Peloille

 

L’engouement des écrivains français pour l’Espagne date pour l’essentiel de l’époque romantique. En effet, l’Espagne, à partir des années 1820-1830, est à la mode et nombre d’écrivains européens parmi lesquels : William Beckford, Hans Christian Andersen, Victor Hugo, Georges Sand, Téophile Gautier, Prosper Mérimée ou Alexandre Dumas, voient dans ce pays un Orient facilement accessible, un espace hors du temps où le pittoresque du Moyen Âge et de la Renaissance a pu se maintenir plus longtemps qu’ailleurs.

Ainsi, si l’on relève en France un nombre important de récits consacrés au voyage en Espagne, l’inverse est loin d’être vérifiable. Sans nier pour autant l’influence intelectuelle de la France, outre-Pyrénées, on note plus souvent de la part des écrivains et des journalistes espagnols de l’époque une réaction irritée face à des voyageurs romantiques français attirés, pour l’essentiel, par un exotisme mensonger.

On peut alors se demander si le souhait de rétablir la vérité, qui anime certains auteurs espagnols de la première moitié du XIXème siècle, tels que Mariano José de Larra ou Mesonero Romanos, n’est pas, en partie, à l’origine de la prise de conscience chez les écrivains qui vont leur succéder, de la nécessité de proposer une image plus authentique de la réalité nationale.

Le récit de voyage en Espagne va en effet se développer notablement au cours de la deuxième moitié du XIXème siècle, sous l’égide d’écrivains reconnus, qui, à l’instar de Pérez Galdós, Pedro de Alarcón ou Emilia Pardo Bazán, vont dresser un portrait plus juste, plus précis et surtout plus complet du pays. Ainsi, au sein de la production littéraire que ces auteurs consacrent à la découverte de leur pays, la description de paysage côtoie le jugement artistique ; l’évocation flolklorique jouxte l’information scientifique ; la réflexion sur le passé, le présent et l’avenir de l’Espagne conduit à la méditation métaphysique sur la mort et l’éternité. Le caractère hétérogène de ces textes et articles de voyage reflète donc tout autant la richesse et la diversité d’une réalité concrète que les relations complexes que les auteurs entretiennent avec une nation dont ils tentent de mieux fixer les contours. Il est vrai que l’histoire agitée de l’Espagne du XIXème siècle, marquée par les invasions militaires, l’instabilité politique et la perte d’influence internationale entraîne le besoin de redéfinir l’identité nationale
d’un pays en manque de repères. On peut dès lors se poser la question de savoir si les textes que les écrivains de l’époque consacrent à l’évocation de l’Espagne ne sont pas en fait le moyen de sensibiliser le lecteur espagnol à une réalité nationale qu’il ignore bien souvent. Si l’on ajoute à cela que bon nombre d’entre eux publient dans des journaux largement diffusés à l’époque, on comprend alors tout l’enjeu d’un genre
littéraire voué à dire la vérité complexe du pays et à réveiller l’intérêt des espagnols
pour leur propre patrie.

Avec les auteurs du tournant du siècle, le besoin d’aller à la rencontre de l’Espagne et
de ses habitants se manifeste avec encore plus de force. Ainsi, le recteur de l’Université de Salamanque, Miguel de Unamuno, ne cessera, durant les dernières années du XIXème siècle et le premier tiers du XXème, de parcourir les routes du pays afin d’en saisir l’essence profonde. Face à ce que certains considèrent comme la « menace » d’une européanisation de l’Espagne, et face aussi à la montée de revendications identitaires dans certaines parties du territoire espagnol, Unamuno tente d’opposer, dans des textes puissamment évocateurs, une vision unifiée de la nation, en accord avec ses propres obsessions ontologiques.

À la même époque, l’écrivain valencien, Azorín, manifeste les mêmes préoccupations
quant au destin de l’Espagne. Ses récits sont empreints de lyrisme et de mélancolie car pour l’auteur, le voyage représente avant tout une intense expérience esthétique et humaine en relation étroite avec le sentiment douloureux du passage des années et de la perte définitive.

La guerre civile (1936-1939) correspond sans surprise à une rupture dans l’approche de la réalité nationale jusqu’alors marquée par l’utopie et la subjectivité. Des auteurs
majeurs de l’après-guerre et des années cinquante, tels que le prix Nobel de littérature Camilo José Cela et l’écrivain castillan Miguel Delibes, vont désormais s’attacher à décrire la réalité crue d’un pays meurtri par trois années d’une guerre impitoyable , sans oublier d’évoquer les conséquences sur la population de la ruine de l’économie et de la restriction drastique des libertés individuelles. Les récits de voyage de ces auteurs constituent le cadre idéal d’une esthétique du « réel quotidien » où l’essentiel est de dire la vérité en s’appuyant, en particulier, sur le témoignage des espagnols rencontrés au cours de leurs excursions.


Durant les deux décennies suivantes, des auteurs clairement opposés à la dictature franquiste vont utiliser la littérature de voyage comme vecteur d’une critique politique, sociale et culturelle qui essaye d’être plus franche. Il s’agit en outre pour ces écrivains de dénoncer la situation d’oubli et d’abandon où se trouvent bon nombre de régions espagnoles. C’est ainsi qu’en 1960, l’écrivain catalan, Juan Goytisolo, publie « Terres de Níjar » et que la même année est éditée « Caminando por las Hurdes » de Antonio Ferres et Armando López Salinas, puis en 1964, « Donde las Hurdes se llaman Cabrera » de Ramón Carnicer. Dans ces trois ouvrages la critique sociale côtoie le témoignage anthropologique, l’écriture étant renforcée par un apport photographique qui accentue l’impression de « reportage » émanant de ces textes. N’oublions pas à ce propos que l’une des régions décrites par ces auteurs : « las Hurdes », terre emblématique du retard socio-culturel de l’Espagne, avait déjà fait l’objet d’un film deLuis Buñuel : « Terre sans pain », réalisé en 1932.

Dès le début des années 80 et jusqu’à nos jours, le romancier, chroniqueur et poète, Julio Llamazares marche sur les pas de ses illustres prédécesseurs. Llamazares, après avoir fait siennes les leçons et les expériences d’auteurs comme Unamuno, Cela et Carnicer, permet à la littérature de voyage de devenir le terrain d’expression d’un lyrisme sincère et profond ainsi que le champ privilégié d’une lutte désespérée contre l’uniformisation culturelle et l’anéantissement de la mémoire populaire.

L’analyse détaillée de ces récits de voyage dans l’Espagne de la fin du XIXème et du XXème siècle nous permettra d’étudier la question de savoir si cette littérature obéit à la nécessité de contribuer au roman national ou bien au contraire si elle tente de dire la vérité sur une société et une culture en constante évolution.

De même il s’agira de formuler l’hypothèse d’une modalité littéraire tiraillée entre
l’exaltation patriotique et l’inquiétude face à une perte d’identité réelle ou fantasmée.