CPER Cybercorporéités

Anne-Laure Fortin-Tournès, professeur en études anglophones à l’Université du Maine, 3L.AM

 

Entre virtuel et dématérialisation, les discours semblent en apparence éloigner le numérique de toute existence matérielle. Mais ces discours sont trompeurs, car le numérique n'est pas immatériel : il est de l'ordre d’une nouvelle matérialité qui reste à explorer. C'est à travers la problématique du corps que nous aborderons les problématiques inhérentes au numérique, dans la mesure où le corps est précisément ce qui noue si intimement le concret, le matériel (l’organique) d’une part, et l’imaginaire, le discours, l’immatériel, d’autre part. Il s'agira dans ce projet novateur d’explorer les formes de corporéité inédites induites par les représentations cybernétiques du corps.

Le terme de “corporéité”, emprunté à la phénoménologie de Merleau-Ponty, insiste sur l’être-corps dans un monde numérique. Il nous invite à développer une pensée corporelle propre au contexte sociétal, culturel et technologique de la cyberculture. La cyberculture est la culture dans laquelle nous vivons au quotidien, parce que nous travaillons et jouons sur les ordinateurs, communiquons par mails et parce que nos téléphones et ordinateurs sont connectés en permanence à Internet. Elle correspond à un assemblage de pratiques et de discours, reflets de notre actualité socio-culturelle et de notre rapport aux technologies de l’information et de la communication (TIC).

Dès 1985, Donna Haraway, dans son “Manifesto for Cyborgs : Science, Technology, and Socialist Feminism in the 80’s”, faisait le constat que les définitions socioculturelles du corps devaient être révisées et que de nouvelles stratégies d’incarnation, basées sur l’interaction entre l’homme et la machine, devaient être adoptées. Le développement récent et la complexification des ressources du numérique nous invitent aujourd’hui à reconsidérer ces problématiques. Nous nous intéresserons donc à l'impact de la cyberculture sur les représentations corporelles. À partir de l’analyse de la façon dont les sujets singuliers et collectifs se construisent au sein de la cyberculture, nous évaluerons l’influence du numérique sur nos perceptions du corps et de l’identité, nous étudierons ses effets sur notre manière d’être au monde et de représenter nos corps. La notion de sujet distribué (le “distributed self” dont parle Katherine Hayles dans How We Became Posthuman (1999)) pourra nous guider dans notre recherche tant il permet de nous demander comment les sujets prennent corps (mais de quel corps s’agit-il) face au numérique. Quelle place est donnée/est à donner à nos corps dans la cyberculture et quelles incarnations pour le numérique même ?

La relation du corps à la technologie est à la fois élémentaire et ancestrale. Elle est liée à l'outil, prolongement de la main, du corps et fondement de la culture, tout autant Techne que Poiesis. En quoi l’outil numérique propose-t-il un mode de relation au corps différent des autres techniques? Cette relation inextricable de l'homme à la technique se prolonge aujourd'hui dans le champ du numérique d’une manière qui demande à être pensée et qui fait dire à Lisa Yaszek (The Self Wired: Technology and Subjectivity in Contemporary Narrative. 2002) ou Thierry Hoquet (Cyborg philosophie : penser contre les dualismes. 2011) que nous sommes tous, à plus ou moins grande échelle et plus ou moins métaphoriquement, des “cyborgs”: ces êtres, mi-homme mi-machine, qui, par leur corporéité hybride, posent la question de l’ontologie humaine face au numérique. L’idéologie posthumaniste et transhumaniste développera l'idée du cyborg et la poussera à l'extrême en promettant à l’homme un corps perfectionné et augmenté par la technologie. Ces courants qui touchent les champs de la philosophie, de la médecine, de la psychologie, des sciences cognitives mais aussi de l'Art pourront être explorés.

Comme souvent, ce sont les Arts qui ont su les premiers prendre en considération les changements que l'avènement de cette nouvelle culture apportait. Ils ont été les premiers à saisir ce que le numérique pouvait signifier pour le corps, pour ses modes de perception et de représentation : de la littérature d’anticipation aux Cyberarts (liés à la performance, l’installation, la vidéo, l’animation, etc.), en passant par les expérimentations réalisées autour de la réalité virtuelle ou augmentée (notamment autour de la figure de l’avatar, au cinéma ou bien dans la performance dansée), les Arts nous aident à penser ces nouvelles corporéités ainsi que leurs conséquences sociétales et culturelles.

En plus du corps réel et des représentations du corps, le numérique bouleverse les savoirs et les modes d'apprentissage. Les concepts de digital humanities (humanités numériques) ou plus généralement de Digital studies en témoignent. L’émergence de ces nouveaux paradigmes démontre que les sciences de l’homme et de la société prennent acte de ce devenir. Aussi est-il nécessaire que la recherche se penche sur les nouveaux modes épistémiques liés à ces représentations du corps engendrées par le numérique.